Ma chère Luce,
Je passais la soirée, hier, chez des amis, quand la couverture d’un magazine, qui traînait sur la table basse du salon, attira mon attention.
Public. Un vulgaire magazine
pipole ! Je ne lis jamais ces trucs à la con, où l’on étale la vie et les affres de tas de gens que je ne connais même pas. Mais là, pour une fois, j’ai saisi le magazine, curieux, intéressé, quand j’ai aperçu ce petit encadré sur la couverture.
Que nenni ! Luce n'est pas grosse, Luce est ronde ! Nuance !
D’abord, j’ai été un peu agacé par cette citation : « Oui, je suis grosse. Et alors ? » Non, Luce, tu n’es pas grosse. Tu es ronde. C’est pas pareil. C’est même très différent. Une femme est grosse quand elle a la physionomie d’une femme mince, mais qu’elle a pris trop de poids et que son corps s’est affublé de protubérances lipidiques disgracieuses. Ce n’est pas ton cas. Toi, Luce, tu es ronde naturellement. Ton corps n’est pas fait pour être celui d’une femme mince. Ton corps est fait pour les rondeurs, qui, chez toi, sont harmonieuses, délicieuses, belles et naturelles. C’est toi. Tu es comme ça, et je ne t’imagine pas un seul instant plus mince que tu l’es. Tu serais moins belle.
J’ai donc ouvert ce magazine, à la page 16, pour lire cette interview que tu as accordée à ce magazine. Et, soit dit en passant, dans cette interview, tu ne déclares pas être
« grosse », mais bel et bien
« ronde » ! Salopards de secrétaires de rédaction, qui ont modifié tes propos, qui ont remplacé le mot
« ronde » par le mot
« grosse », juste pour faire un peu plus racoleur sur la couverture ! Ils ne l’emporteront pas au paradis, crois-moi. Bon, à part ça, elle n’était pas mal du tout, cette petite interview. Sage, mais sincère. Sympa. Mais c’est en lisant le dernier paragraphe, où le journaliste te demande
« Et côté cœur, comment ça se passe ? », que je me suis retrouvé Gros-Jean comme devant.
Luce, une femme libérée !
« Ça se passe bien, merci. » Tu m’étonnes. Marco Prince t’a demandée en mariage. Lio t’a demandée en mariage. Tu vis actuellement entourée de beaux gosses,
dont l’un, Ramon, a dit de toi :
« Elle est hyper belle, mais, elle, elle ne s’en rend pas compte. » Et
JE t’ai demandé en mariage, moi aussi. Sans parler des autres déclarations d’amour qui te sont adressées sur Internet. Bref, ça se passe plutôt pas trop mal, en effet.
« Mais vous savez, je ne suis pas du genre à me fixer. J’aime papillonner. Je n’ai que 20 ans et j’ai envie de m’amuser. Je ne me vois pas mariée. La bague au doigt, non merci ! » Le choc. La claque. La grosse baffe. Je me tue, ici et ailleurs, à conquérir ton cœur, à séduire ton âme, je caresse jour et nuit le doux dessein de te mener un jour à la mairie et à l’église, et toi, tu fanfaronnes dans la presse que tu n’envisages même pas cette éventualité ? Je sais bien qu’il est trop tôt, que tu ne m’aimes pas encore, que tu es bien jeune pour songer à te marier, mais ne dis pas, je t’en prie : « Fontaine, je ne boirai jamais de ton eau ! »
Primo, ça me brise le cœur, ça me fait mal, et ça, c’est pas cool.
Deuzio, que sais-tu, aujourd’hui, de ton avenir ? Comment peux-tu être sûre que tu n’es pas faite pour aimer ? Petite linotte, va ! J’avoue. Sur le coup, j’ai senti la colère monter en moi.
Non, Luce ne mérite pas mon amour, elle est trop légère, trop volage, peut-être même trop superficielle, c’te gourde ! Mais la colère est retombée bien vite. Puis, cette nuit, il m’est arrivé une chose bien étrange, que je m’en vais te raconter.
Je dormais du sommeil du juste, profondément, quand tu m’es apparue en songe. Tu t’es approchée de moi, et tu as murmuré :
« Qui es-tu, Hector ? » « Je suis Hector, Hector Moustache, et je suis amoureux de toi, ô belle Luce », répondis-je.
« Je ne suis pas faite pour l’amour, Hector. Je butine, ici et là, je ne t’épouserai pas. J’aime trop ma liberté, mon indépendance, et surtout m’amuser. Je suis une chieuse de première catégorie, tu sais. » Je rétorquai aussitôt :
« Ouais, je sais. Mais… Loin de moi l’idée de t’emprisonner, Luce ! Je t’aime, c’est vrai, mais je veux, avant toute chose, que tu sois heureuse ! Je ne suis pas jaloux. Tu peux t’amuser avec d’autres, je n’y vois pas d’inconvénient. Sois libre ! Sois comme tu es ! Que le fun
t’accompagne dans toutes les choses que tu fais ! Et puis j’aime ton caractère, j’aime ton indépendance d’esprit, j’aime que tu résistes. Mais… Je garde espoir, Luce ! Je sais que tu es jeune, mais tu vas grandir, tu vas mûrir. Et, un jour, plus proche peut-être que tu le penses, tu auras envie d’amour, de réconfort, de tendresse, de toutes ces choses qu’on ne partage qu’à deux. Et je serai là. Luce et Hector ne sont-ils pas deux prénoms qui s’accordent bien, à l’oreille ? Alors fais pas chier, ne crache pas dans la soupe avant de l’avoir goûtée, et on verra, tiens ! Mon amoûûûr ! » « Ah, ah ! Ne m’appelle pas comme ça ! », me lanças-tu, juste avant de disparaître dans un nuage de fumée rose et bleu. Pouf. Plus de Luce, plus rien, et je continuai de dormir, sans plus aucun songe.
Quel étrange dialogue, que j’ai rêvé, donc, la nuit dernière ! Un dialogue qui m’a appris une chose : mon dessein ne sera pas facile, ni rapide, à réaliser. Surtout, il ne se réalisera que lorsque tu seras en accord avec ses contours. Et contrairement à ce que tu peux craindre, ce dessein respectera, toujours, ta liberté, tes envies, ton bonheur. Je ne compte, Luce, que sur le temps, oui, le temps, pour que tu viennes, toi, vers moi.
En attendant, je ne te laisse pas tomber, car…
Elle est si fragile
Être une femme libérée
Tu sais c'est pas si facile
Ne la laisse pas tomber
Elle est si fragile
Être une femme libérée
Tu sais c'est pas si facile
Bon, d’accord, musicalement, c’est nul à chier, mais je trouve les paroles intéressantes. Pas toi ?
À toi, amoureusement.